Un ouvrier artisan en guerre. Les témoignages de Gaston Mourlot. Collectif. Ed Edhisto. Yann Prouillet

Un très beau texte de Dominique pour accompagner la présentation du livre qui met en lumière les carnets de guerre de son grand-père, Gaston Mourlot.  
Ouvrier artisan   


Lorsque ma grand-mère est morte en 1998, sa fille a découvert dans une armoire, enveloppés dans du papier emballage avec la mention « A garder » des carnets écrits par mon grand-père tout au long de la guerre de 14-18. Nous n’en avions jusque-là pas entendu parler, ma mère elle-même en ignorait l’existence.
Des carnets remplis d’une écriture très régulière, à l’encre, quelques passages seulement plus pâles ou effacés. L’importance de l’ensemble laisse à penser que c’était une activité à laquelle Gaston Mourlot consacrait, quelle que soit l’heure de la journée ou de la nuit, un temps important. Certains jours, il ne s’exprime pas, ou très peu, mais c’est rare. D’autres au contraire, il se montre très bavard, moins sur lui-même que sur la guerre ou plutôt le « travail », les innombrables déplacements, les permissions, les copains, le paysage...

La singularité de ces carnets, qui sont maintenant un livre, grâce au travail d’un de mes frères, Paul Molin, et de sa femme, avec l'aide de Bruno Molin (pour les photos), grâce aussi à l’engagement d’un éditeur, Yann Prouillet (éditions Edhisto), c’est qu’ils concernent la totalité de la guerre.
Le soldat Mourlot est incorporé en septembre 1914, le sergent qu’il est devenu sera libéré en juin 1919.

Gaston Mourlot n’est pas n’importe quel poilu. A la guerre, comme sans doute dans sa vie, c’est un homme très curieux.
Quand il a du temps, il se promène dans la campagne, va visiter les églises (ou ce qu’il en reste), les châteaux, les cimetières, y compris le cimetière allemand. 
Chaque fois qu’il le peut, il ramasse la ferraille qui jonche les champs de bataille pour la fondre et la transformer en objets, utilitaires ou non. Dans notre famille, nous disions qu’il était ferronnier d’art, un historien au vu de sa production affirme que c’était un orfèvre. 
Non content d’aller à la guerre, de sculpter (ses collègues ou supérieurs, agacés par le bruit, souvent la nuit, l’appelaient le « tapotin »), il dessine, comme aurait pu le faire un ingénieur, des abris, des ponts, des puits, un poste pour mitrailleuse…
A partir de 1917, il prend des photos avec le Vestpocket Autographic Kodak qu’il vient d’acheter. Passionné par ce moyen de fixer les moments de la vie au front, il a également compris l’intérêt qu’il y avait à développer soi-même les films, et à en assurer le tirage. Dans les conditions que l’on imagine… Ses photos, d’une immense qualité, racontent les camarades du front, la campagne environnante, les dégâts occasionnés par la guerre.
Même démarche, et toujours cette insatiable curiosité, lorsqu’il collecte des fleurs et constitue un herbier, objet d’un carnet spécial, avec une attention digne d’un botaniste.


La vie au front est une expérience qu’on ne peut imaginer, malgré la profusion des images et des témoignages dont nous disposons, cent ans après. Pour autant, la relation que mon grand-père en fait ne laisse pas de place pour le moindre lyrisme. Gaston Mourlot se plaint rarement, tout au plus raconte-t-il un coup de froid, un malaise dû à une consommation inhabituelle de vin la veille, ce qui lui arrive rarement !
Il insiste cependant à plusieurs reprises sur la précarité d’une hygiène qui ne se soucie guère du confort des soldats! N'oublions pas l'inhalation des gaz, que notre poilu évoque à plusieurs reprise. Il ne semble toutefois pas en mesurer les effets destructeurs.
On est frappé, quand on lit d’une traite son livre, par l’importance des efforts physiques auxquels sont soumis les combattants : déplacements, corvées de bois, construction de ponts, empierrement de routes, pose de voies ferrées, sans oublier parfois des travaux à la ferme lorsqu’il faut aider au battage. Il se fera même maraîcher lorsqu’avec un camarade il se met à cultiver des salades.
Ils n’arrêtent jamais, quels que soient les caprices de la météorologie.
Quelques remarques, avec la même apparente froideur, sur le commandement, laissent à penser qu’il ne se contentait pas d’exécuter les ordres, mais qu’il avait son opinion sur la gestion des déplacements ou… des permissions, sur ces ordres et les contrordres qui, souvent, les annulent, le lendemain.


S’il mesure le danger permanent qui menace les soldats y compris lorsqu’ils sont au repos, Gaston Mourlot ne semble pas paralysé par la peur. Il est présent, chaque fois qu’on l’envoie sur le champ de bataille, jamais en retrait mais donnant l’impression de mesurer l’importance des risques et n’accomplissant jamais des gestes inconsidérés.
Les camarades sont là, quand vient le temps d’un répit. Et quand l’un d’entre eux est fauché au combat, le soir qui suit est toujours difficile !
C’est un homme très pieux, qui assiste à la messe aussi souvent que possible…
Un homme qui, outre le temps, qu’il consacre à la rédaction de ses carnets, accorde une place très grande à sa correspondance. Il écrit de très nombreuses lettres, et il en reçoit ! Il écrit et il bouquine mais ne nous dit rien de ses lectures.
Des soldats alliés, il apprécie les Italiens qui aiment chanter. Il ne goûte pas trop, semble-t-il, la compagnie des Américains et se moque des Anglais. Il aime le foot, il va même arbitrer des matches.


Témoignage passionnant par la minutie des observations, ce livre dit aussi un homme, confronté de façon permanente au plus grand des dangers, ne perd rien des qualités humaines qui transparaissent au fil de la lecture. Curiosité, comme on l’a vu, attention aux autres, goût de la fête quand les circonstances s’y prêtent, sens du devoir et du travail bien fait, intérêt pour tout ce qui est beau, envie de créer son propre univers, sans oublier le courage, rarement souligné, mais présent de la première à la dernière ligne.
Les premiers mots du premier carnet :
Arrivée au 8e chasseurs mercredi 8 septembre [1914] à 3 heures de l’après-midi, après un voyage de 7 jours…
Et les derniers… qui terminent le dixième carnet :
Permission du 19 juin au 15 juillet 1919. 

Gaston Mourlot mourra en 1926, deux mois avant la naissance de sa seconde fille, ma mère. Il était né en 1894. 

Dominique Molin
12 mars 2014

 

Aucune note. Soyez le premier à attribuer une note !

Ajouter un commentaire
Code incorrect ! Essayez à nouveau